jeudi 16 juin 2016

ROSE 48

 
                                  FUTUR MUSICIEN


En fin de matinée, Amir, comme chaque jour, descend à Beyrouth. Mais une heure plus tard, il est de retour.
— Impossible d'entrer en ville, c'est la faouda*, annonce-t-il. Le trafic est complètement perturbé, il y a des barrages partout, des embouteillages…
Et ta répétition ?
— Elle est annulée. Les milices refoulent les voitures, ordonnent aux gens de rentrer chez eux, ferment les magasins. Paraît qu'il y aura même le couvre-feu, ce soir.
Sans blague ? Mais c'est VRAIMENT grave, alors ?
Jusque là, Rose s'efforçait encore d'en douter, de miser sur une hystérie collective — à laquelle, d'ailleurs, elle participait. Il y avait dans sa peur une sorte d'irréalité à laquelle, d'instinct, elle se raccrochait. Comme une comédie qu'on se joue à soi-même pour se donner des émotions fortes.
— Plus que nous ne pouvons l'imaginer, à mon avis, opine Amir, visionnaire sans le savoir.
Laissant les enfants sous la surveillance de leur père, Rose court annoncer ces mauvaises nouvelles à Mona Aoun.
— Israël, c'est le diable qui nous mènera tous en enfer,  prophétise lugubrement cette dernière.
Bien que de tels propos heurtent ses convictions, Rose juge inopportun de la contredire. D'une part, elle n'est pas d'humeur à polémiquer, et de l'autre, elle manque d'arguments. D'ailleurs, ses prises de position n'étant dictée que par les élans de son cœur— ce qui l'amène, comme nous venons de le voir, à changer fréquemment d'opinion —, elle fait piètre figure dans les discussions politiques, et préfère donc s'en abstenir.
— Bon, je rentre chez moi, mon mari doit être débordé, allègue-t-elle, pour couper court à toute velléité de controverse.
Sur le seuil, des accords familiers l'accueillent. Amir a branché guitare et ampli afin d'accompagner ses propres créations, enregistrées sur magnéto.
— Tu t'exerces tout seul, maintenant ? s'étonne Rose.
— Bien obligé. Je suis coincé ici, alors que…
Un petit cri tremblé, montant du berceau placé tout à côté des baffles, lui coupe la parole.
— Tu as descendu Olivier ? Il était réveillé ?
         — Oui… et attends, je vais te montrer quelque chose d'extraordinaire.
L'entraînant vers le bébé, Amir reprend le morceau entamé : doum, doudoum, doudoum
Oh ! s'écrie Rose. Il se balance au rythme de la musique.
Et tu n'as pas vu le meilleur.
Le tempo s'accélère ; Olivier suit le mouvement.
— Ça alors, je n'en reviens pas, souffle Rose. Si petit et déjà l'oreille musicale.
Ouais… Incroyable, hein ! Et il est parfaitement synchro.
         Posant l'instrument, Amir prend tendrement son fils dans ses bras.
         — Tu es doué, petite grenouille. (À Rose) Nous en ferons un jazzman.  
         — C'est peut-être lui qui, un jour, chantera nos chansons, rêve Rose.
Son mari éclate de rire.
— Penses-tu ! On sera hors-jeu, nous, à ce moment-là. Complètement dépassés.  Mais comme il aura hérité de ton talent et du mien, il sera à la fois auteur et compositeur.
— Un fils chanteur, murmure Rose. Oui, ça me plairait bien. Et Grégoire, il deviendra quoi, d'après toi ?
Au même instant, le petit garçon déboule du jardin, une Dinky toys  dans chaque main. 
Papa ! Viens zouer aux 'oitures !
Un coureur automobile, pouffe Amir.
Ah, non ! proteste Rose. C'est bien trop dangereux.
Alors, un vendeur de bagnoles.
Rose fait la grimace.
— Un designer, plutôt. Qui créera de nouvelles lignes de carrosseries aérodynamiques.
— Va pour designer, concède Amir dans un sourire. Mais c'est bien pour te faire plaisir… Tu prends la rouge et moi la jaune, bonhomme ? Allez, chacun son tour : vroum, vrrroum !
  
* La faouda : le désordre, la folie



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